Jonas
À propos

Un aspect important du TaNaK, l'ordre ancien de la Bible hébraïque, est que les 12 œuvres prophétiques allant d'Osée à Malachie, parfois appelées les Prophètes mineurs, ont été conçues comme un seul livre intitulé Les Douze. Jonas est le cinquième livre des Douze.
Le livre de Jonas est un cas unique parmi les livres des prophètes, qui consistent généralement en des recueils composés des paroles de Dieu formulées par un prophète. Ce livre ne porte pas vraiment sur les paroles d'un prophète ; il s'agit plutôt d'une histoire subversive à propos d'un prophète qui en veut à son Dieu d'aimer ses ennemis.
Le prophète Jonas n'apparaît qu'une seule autre fois dans l'Ancien Testament, sous le règne de l'un des pires rois d'Israël, Jéroboam II. Jonas prophétisa en sa faveur, lui promettant de remporter une bataille et de regagner des territoires à la frontière nord d'Israël (2 Ro. 14:23-25). Il est important de savoir qu'au même moment, le prophète Amos s'opposa à Jéroboam II et que, par lui, Dieu inversa spécifiquement la prophétie de Jonas (Amos 6:13-14). Amos promit que Jéroboam II perdrait ces mêmes territoires à cause de son péché. Ainsi, avant même que l'histoire de Jonas ne débute, ce personnage nous inspire déjà une certaine méfiance.
Le livre de Jonas est magnifiquement élaboré, foisonnant de superbes associations littéraires et de symétries. Les chapitres 1 et 3 relatent l'histoire des rencontres de Jonas avec des non-Israélites, d'abord avec des marins, puis avec ses ennemis jurés, les Ninivites. Chaque histoire contraste, sur un ton cocasse, l'égoïsme de Jonas avec leur humilité et leur repentance. Les chapitres 2 et 4 relatent les prières de Jonas, l'une étant une prière de repentance, faite pour la forme, et l'autre une prière dans laquelle Jonas reproche à Dieu d'être trop miséricordieux et trop bon.
Cette conception soignée est assortie d'un style narratif très distinct. L'histoire regorge de personnages stéréotypés qui, ironiquement, font tout le contraire de ce qu'on attendait d'eux. Le prophète, l'homme de Dieu, se rebelle contre son propre Dieu qu'il ne peut plus supporter. Les marins, censés être des païens immoraux, révèlent des cœurs tendres et repentants puis se tournent vers Dieu avec humilité. Le roi du plus puissant et meurtrier empire sur Terre s'humilie à la suite du sermon en cinq mots de Jonas, au point même que ses vaches se repentent avec lui. Ce type de récit s'inscrit dans ce que nous appelons aujourd'hui la satire : des histoires mettant en scène des personnages de renom dans des situations extrêmes, en usant d'humour et d'ironie pour dénoncer leur stupidité et leurs défauts.
Jonas 1 : Jonas fuit Dieu
Au début de l'histoire, Dieu s'adresse à Jonas en lui donnant la mission d'aller prêcher contre le mal et l'injustice à Ninive, la capitale de l'empire assyrien et l'ennemi juré d'Israël. Plutôt que de s'orienter vers l'est, à Ninive, Jonas court dans le sens opposé et tombe sur un navire qui se rend en direction de la ville la plus reculée possible vers l'ouest, à Tarsis. La question qui s’impose, bien sûr, est la suivante : pourquoi ? Pourquoi s'enfuit-il ? A-t-il peur ? Est-ce parce qu'il déteste les Ninivites ? L'histoire ne nous le dit pas encore.

Ainsi, l'homme de Dieu tente de fuir son Dieu. Il embarque sur un navire où se bousculent les matelots païens, descend rapidement sous le pont et s'endort. Dieu en vient à provoquer une énorme tempête pour réveiller son prophète, alors que, ironie du sort, les matelots sont bien éveillés et discernent clairement la tournure des événements. Conscients qu'une puissance divine est à l'œuvre, ils lancent les dés pour être situés, et le sort désigne Jonas comme celui dont le péché pose problème. Quand on lui demande de s'expliquer, Jonas débite tout un charabia religieux : « Je suis Hébreu et je crains l'Éternel, le Dieu du ciel qui a fait la mer et la terre » (Jon. 1:9). Quelle blague ! Il fait bien de dire que Dieu a créé la mer et la terre ferme, mais ensuite il à la stupidité de fuir ce même Dieu en embarquant sur un bateau. Franchement ! Lorsque les matelots lui demandent quoi faire, Jonas leur suggère de le tuer en le jetant à la mer. Cela paraît noble à première vue, avant de réaliser que là est peut-être son acte le plus égoïste à ce stade. Quel meilleur moyen d'éviter d'aller à Ninive ?
Il tente de mettre la responsabilité de son sang sur les mains des matelots innocents, en les contraignant à le tuer. Mais les matelots réticents, se repentent tout de même devant Dieu, au moment de jeter le prophète à la mer. La tempête se calme, ce qui les amène à craindre davantage le Dieu d'Israël et, contrairement à Jonas, ils se mettent à l'adorer.
Jonas 2 : La prière de Jonas dans le ventre du poisson
Dieu déjoue les plans de Jonas de fuir Ninive en lui préparant une étrange tombe aquatique : le ventre d'un gros poisson. En d'autres circonstances, Jonas serait voué à une mort certaine mais dans cette histoire, tous les codes sont bouleversés. La mort sous-marine de Jonas devient sa voie de retour à la vie. Recroquevillé dans le ventre de la bête, Jonas fait une prière. Il n'exprime concrètement aucun regret pour son attitude, mais il remercie Dieu de ne pas l'avoir abandonné et promet de lui obéir désormais, quoi qu'il advienne. La réponse de Dieu, elle aussi, se fait cocasse : le poisson vomit Jonas sur la terre ferme.
Jonas 3 : Le sermon de Jonas et la repentance de Ninive
Dieu charge à nouveau Jonas d'aller prêcher à Ninive, et cette fois, il s'exécute. On nous dit que Ninive était une ville gigantesque qu'il fallait plusieurs jours pour traverser à pied. Mais pour la seule journée dont il dispose, Jonas parvient à diffuser ce message partout : « Encore quarante jours et Ninive sera renversée. » Son message est très bref. En hébreu, il ne compte que cinq mots. Et pourtant, il est plutôt étrange. Remarquez ce qui manque : aucune mention de ce que les Ninivites ont fait de mal ni de la manière dont ils devraient réagir, aucune indication de celui qui pourrait les renverser et, plus surprenant encore, aucune mention de Dieu. À quoi tout ceci pourrait bien rimer ? Jonas a-t-il délibérément donné le strict minimum d'informations ? Essaie-t-il de saboter son propre message ? D'après l'absence d'effort de sa part, on pourrait presque déduire qu'il essayait de s'assurer de leur destruction.
Et quelles que soient ses arrière-pensées, le plan ne fonctionne pas. À peine prononce-t-il son sermon en cinq mots que le roi de Ninive et toute la ville, y compris les vaches, se repentent en baignant dans la tristesse et la cendre. Pour la deuxième fois, les « païens maléfiques » se montrent plus réceptifs et humbles que le prophète de Dieu lui-même. Dieu pardonne donc aux Ninivites et épargne la ville de la destruction.
Et voici maintenant un aspect remarquable de cette histoire. Le dernier mot du court sermon de Jonas, « renversé », s'accomplit littéralement. Cela peut se dire d'une ville en plein bouleversement ou qui est détruite, comme Sodome dans Genèse 19:21, mais il peut également s'agir d'une transformation, soit un retournement donnant lieu au contraire de la situation initiale (1 Sam. 10:6). Et, ironie du sort, les paroles de Jonas se sont réalisées, mais pas tel qu'il l'avait prévu. Ninive est renversée car les ennemis de Jonas se repentent et obtiennent la miséricorde de Dieu.
Jonas 4 : Jonas reproche à Dieu d'aimer son ennemi
Le dernier chapitre fait converger toutes les pièces du puzzle. C'est un Jonas fumant de rage qui formule sa deuxième prière. Il explique d'abord à Dieu pourquoi il s'est enfui au chapitre 1. Ce n'était pas parce qu'il avait peur, mais parce qu'il savait à quel point Dieu est bon et miséricordieux. Jonas cite en fait la description que Dieu fait de lui-même dans Exode 34:6 et la lui renvoie au visage comme une insulte. Connaissant la nature compatissante de Dieu, il savait que celui-ci trouverait un moyen de pardonner à ces odieux Ninivites. Le dégoût dans la voix de Jonas est quasi perceptible jusqu'à ce qu'il interrompe la conversation et prie pour que Dieu le tue sur-le-champ. La mort lui est préférable au fait de vivre avec un Dieu miséricordieux envers ses ennemis.

Heureusement pour Jonas, Dieu ne se plie pas à sa requête, mais lui demande simplement si sa colère est justifiée. Jonas élude la question et sort de la ville pour camper sur une colline voisine, attendant de voir ce qu'il adviendra. Après tout, ces Ninivites reviendront peut-être sur leur repentir, et finiront par se faire littéralement griller.
L'épisode suivant est quelque peu étrange. Dieu fait pousser un ricin dont l'ombre protège Jonas du soleil, ce qui le ravit. Mais ensuite, Dieu fait venir un petit ver qui ronge le ricin. Jonas perd son ombre et entre dans une nouvelle rage. Exposé aux brûlants rayons du soleil, Jonas demande à nouveau à Dieu de le tuer. Et Dieu demande une deuxième fois à Jonas si sa colère est justifiée. Jonas beugle en réponse : « La mort m'est préférable à la vie ! » Tels sont les derniers mots de Jonas que le livre mentionne.
Dieu est celui qui a le dernier mot du livre. Il précise que l'incident du ricin était un moyen de faire comprendre quelque chose à Jonas. Il a été profondément touché par le sort de cette plante asséchée dont il n'a pu profiter qu'une seule journée. Et Dieu de demander : les humains ne sont-ils pas sensiblement plus précieux que les ricins ? N'est-il pas normal que Dieu soit touché et préoccupé de la même manière par la ville de Ninive, peuplée de milliers de personnes qui se sont égarées ? Le livre s'achève sur ces notes avec Dieu qui demande à Jonas la permission d'accorder sa miséricorde à ses ennemis et à leurs vaches.
Et la réponse de Jonas ? Eh bien, l'histoire ne la mentionne pas, car ce n'est pas vraiment le sujet. Le fait est que ce livre cherche à bousculer votre réflexion : les questions de Dieu s'adressent en réalité à vous, le lecteur. Acceptez-vous le fait que Dieu aime votre ennemi ?
Le livre de Jonas tend un miroir à quiconque le lit. Dans le livre de Jonas, nous voyons amplifiés les pires aspects de notre personnalité, ce qui devrait susciter en nous humilité et gratitude envers Dieu qui aime ses ennemis et supporte le Jonas qui sommeille en chacun de nous. Cette histoire joue au bout du compte, le rôle d'une bonne nouvelle sur la grandeur de l'amour de Dieu, susceptible de nous remettre en question nos valeurs fondamentales.

